Le gel total des prix à la pompe va coûter au moins 583 milliards Fcfa à l’Etat

Entre 2026 et 2028, le trésor public camerounais affecterait ainsi jusqu’à 1,6% du Produit intérieur brut du pays à cette dépense manifestement sous-évaluée pour le triennat, et dont le montant dépendra de l’évolution de plusieurs facteurs.

Les cours du baril de Brent de la mer du Nord, la référence européenne, ont donc de nouveau passé la barre des 100 USD le baril, le 9 septembre 2026. A New York, son équivalent américain, le WTI frôle lui aussi depuis lors ce seuil.

Conséquence directe de la nouvelle escalade dans le conflit entre les Etats unis et l’Iran. Depuis quelques jours, des frappes américaines et iraniennes ciblent des pétroliers au Moyen-Orient, cœur battant du système énergétique et logistique mondial.

La région concentre en effet près de la moitié des réserves prouvées de pétrole conventionnel, plus du quart des capacités mondiales de traitement, et un important stock d’infrastructures (terminaux et pipelines) d’expédition.

Conséquence : chaque choc qui l’affecte a des conséquences psychologiques-avec en plus des effets de seuil-sur les acteurs des marchés, bien au-delà de l’impact initial sur les flux et les grandeurs physiques.

C’est l’objectivation simultanée du choc de l’offre réelle et de la spéculation financière et ses effets distorsifs, qui oriente durablement les cours de l’or noir à la hausse par le biais d’une prime de risque géopolitique intégrée aux cotations qui ne cesse de gonfler.

Goldman Sachs estime désormais que le baril de Brent à 120 USD n’est plus qu’une simple hypothèse. Et un consensus émerge chez les analystes : les prévisions de la banque américaine visent autant à documenter un risque qu’à préparer les acteurs à un basculement brutal et rapide du marché.

Paratonnerre

Pour les mêmes raisons, mais aussi au nom de l’inélasticité, à court terme, de l’offre en produits raffinés sur la demande ou les prix, elle-même induite par la rigidité de l’offre de raffinage, les produits raffinés subissent une prime jusqu’à trois fois supérieure à celle du brut.

Le Cameroun, dont la totalité de la demande en carburants est affectée à l’offre extérieure, suit la situation avec la plus grande vigilance. Yaoundé, qui a jusqu’ici décidé d’administrer les prix à la pompe par le biais d’une subvention universelle, a ainsi établi son trésor public comme paratonnerre de la volatilité des prix mondiaux de l’énergie.

Le mécanisme fonctionne de manière asymétrique : quand le baril de Brent s’échange à 75 USD, le dispositif est budgétairement neutre pour l’Etat ; quand il est au-dessus de cette valeur-pivot, le trésor public paye aux traders locaux la différence entre le coût d’acquisition des produits importés et le prix administré à la pompe, par le biais de cette subvention universelle dont le montant croît proportionnellement aux cours mondiaux de l’or noir ; quand il est au-dessous de 75 USD, le trésor public collecte auprès des mêmes distributeurs le trop-perçu.

En confectionnant son budget 2026 avec comme hypothèse un baril de Brent à 65,8 USD, l’Etat s’attendait donc à engranger des recettes sur ce poste.

Sauf que depuis le début de l’année, les cours du Brent sont demeurés obstinément élevés, ainsi que le montre le tableau ci-dessous, établi sur la base du pointage de la Banque mondiale.

Conséquence : les coûts d’acquisition des produits raffinés ont bondi, du fait de l’augmentation de leurs cotations internationales, de la hausse des coûts CAF (Coût Assurance Fret) du transport maritime et des primes de risque liées aux incertitudes géopolitiques au Moyen-Orient.

«Selon les données de la Caisse de Stabilisation des Prix des Hydrocarbures [CSPH, ndlr], le coût d’importation [au Cameroun, ndlr] du super est passé de 422,71 FCFA en février 2026 à 564,56 FCFA par litre en mai 2026, soit une hausse de 33,6%. Celui du gasoil a connu une progression encore plus marquée, passant sur la période de 489,72 FCFA à 786,93 FCFA par litre (+60,7%)» détaillait l’Institut national de la Statistique (INS) en mai dernier.

L’Etat ayant décidé jusqu’à date de geler totalement les prix à la pompe, cette conjoncture génère mécaniquement des dépenses additionnelles de subvention, estimées pour le triennat 2026-2028 par le ministère en charge de l’Economie (Minepat), à 1,6% du PIB, soit 582,7 milliards Fcfa, pour un PIB attendu en 2026 à 36 420 milliards Fcfa par la même source.

Pour cette seule année 2026, ces dépenses supplémentaires sont attendues à 0,7% du PIB soit 255 milliards Fcfa, ainsi que le montre le tableau ci-dessous.

Les hypothèses de simulation des prévisionnistes du Minepat tablent sur une hausse du prix international du carburant importé de l’ordre de 20% en 2026 par rapport à 2025, avant un repli de 10,8 % en 2027 et de 2,5 % en 2028, «sans retour immédiat aux conditions d’avant crise».

Avec les annonces de Goldman Sachs et des autres acteurs du marché sur l’évolution anticipée des cours de l’or noir, «le cœur du choc», et celle plus marquée des produits avals, il apparaît clairement que ces hypothèses sont de moins en moins alignées aux anticipations actuelles du marché qui sont, elles, plus ancrées à la conjoncture actuelle et son extrême volatilité.

Le coût budgétaire de ce gel total des prix à la pompe dépend donc des prix mondiaux des produits raffinés, on l’a vu, mais aussi de l’évolution de la demande nationale en la matière, et de la structure de consommation de ces produits.

En 2025, la demande intérieure des produits raffinés s’est montée à 2,3 milliards de litres selon la CSPH, la consommation étant dominée par le diesel (51 %) et l’essence (38 %). Le kérosène (9 %) et le fuel lourd (2 %) se partagent le reste.

Selon le ministère des Finances, cette demande était de 2,19 milliards de litres en 2024, et de 2,09 milliards de litres en 2023.

Accord de Partenariat Economique

La demande nationale en produits pétroliers avals ne cesse donc de progresser, portée par la croissance du PIB et du Revenu national brut. Et un nouveau facteur devrait accélérer la cadence dès cette année : l’entrée en vigueur, le 4 aout 2026, de la 11ème phase de mise en œuvre de l’Accord d’étape vers l’Accord de Partenariat Economique (APE) entre le Cameroun et l’Union Européenne (UE), qui consacre, entre autres, le démantèlement de 70% des tarifs douaniers à l’importation à partir de l’UE, des produits du 3ème groupe.

Sont notamment concernés, les véhicules pour le transport des personnes, les tracteurs routiers pour semi-remorque, l’essence, les gazoles, fiouls lourds et intermédiaires, etc.

A l’analyse, tous ces facteurs et leurs évolutions montrent que, dans l’hypothèse d’une poursuite de la politique de gel total des prix à la pompe, les besoins réels en subvention aux carburants seront bien au-dessus des prévisions actuelles de l’Etat.

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